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L'heure a passé rapidement après l'humiliation qu'elle s'est faite subir. Le cours d'économie est ennuyeux, maussade. Comme à son habitude, elle se contente d'entendre et de noter ce qu'elle entend. Elle n'est pas d'humeur à écouter. En tournant la tête vers la fenêtre, elle distingue les feuilles automnales s'envoler dans la brise, au-dessus du toit de l'immeuble, en face du lycée. Elle compare inconsciemment leurs couleurs aux garçons qui lui plaisent. Car il y en a tant, comme une infinité de teintes d'automne ; allant du bordeaux au brun, sans oublier le vert-jaune et le vermeil. En prenant du recul, elle se dit qu'elle est sûrement tombée amoureuse de chaque gentil garçon qu'elle a rencontré. Des vrais gentils, bien-sûr. Il y a une multitude de Lui dans sa tête. Elle n'ose pas les nommer, elle a peur que ça leur donne une trop grande importance. Alors elle leur donne des initiales, des surnoms, ou bien des Lui. Parfois même qu'à force elle s'y perd, mais elle aime bien se dire qu'au fond, elle a de l'amour à revendre.
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D'abord, il y a lui. Lui, qui est si froid, inexpressif, et puis elle l'appelait Le Robot. Mais elle sait qu'au fond c'est un intelligent, un gars génial caché dans un survêtement. Quand elle y pense, elle adore quand il lui lance son sourire en coin, son sourire qui veut dire « On partage quelque chose ». Qui vaut mieux que mille paroles. Puis, il y a lui aussi. Lui qui la connaît à travers ses mots, lui avec qui elle a souvent été en désaccord. Lui qui l'a fait pleurer, s'énerver, mais lui qui est sûrement en train de lire ces lignes, et qui vient toujours s'inquiéter de son état. Ensuite il y a eu lui, récemment. Avec ses cheveux couleur de paille mouillée. Elle aime bien quand il la prend par la taille. Lui n'est jamais sérieux, toujours à dire des idioties. Alors en effet, Cataleya aime bien le voir esquisser un vrai sourire. Mais ils sont rares. Il la met mal à l'aise.
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Quand il est là, elle se réfugie dans son téléphone ou répète :
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— Tu es lourd.
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Elle sait que c'est débile, que c'est comme ça aussi que son couple a battu de l'aile. Mais on ne peut changer les gens comme on ne peut changer soi-même. Elle se cache, elle n'arrive pas à vouloir revivre une histoire qui commence bien mais qui finit mal, et de toute façon elle a conscience que la douleur reviendra, inexorablement.
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Elle se sort de ses rêveries. Pendant que le professeur distribue un polycopié, elle écrit les deux noms des endroits où elle voudrait être en ce moment : le village dans la montagne, et dans la maison-soleil. Elle a besoin de l'écrire sur la peau de sa main. Parce que se contenter d'attendre, rentrer chez elle avec un immense sentiment de vide, c'est trop douloureux, ça lui rappelle d'autres choses.
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C'est un peu ça la vie, après tout. Manquer à quelque chose et à quelqu'un, pour finalement manquer de quelque chose et de quelqu'un. Trop d'endroits lui manquent, trop de mots lui manquent, trop d'odeurs, de sourires, de souvenirs. Encore les souvenirs. Un instant, elle imagine que ces souvenirs sont un amas de feuilles mortes. Qu'elle prend son élan. Qu'elle saute. Qu'elle les écrase, en un crissement salvateur. « Si seulement c'était vrai », pense-t-elle. Encore un truc qui lui bouffe son temps.

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Comments :

  • haematoma

    24/02/2018

    Je n'aurais pas pensé qu'il y ai plusieurs "lui". Peut être même que depuis le début, les différents "lui" qu'on a lu n'étaient pas tous les mêmes. Mais, à vrai dire, est-ce que ça a la moindre importance ? Que ce soit une, deux, trois ou mille personnes, ça reste quelqu'un qui semble la transporter. Et c'est beau.

  • Meldoh

    07/11/2017

    Bon. Je suis émue. Salut !
    Je viens de bouffer tous tes chapitres. Ta narration, c'est simplement du génie. Tu as une façon de raconter, qui est d'une authenticité, le genre qui te prend aux tripes. C'est juste beau. C'est vraiment très beau, très vrai, très mûr. Franchement, ça se lit sans faim, ça coule de source et en même temps c'est dur, ça fait mal, parce qu'on plonge réellement dedans.
    Je sais pas si tu as lu "Vous parler de ça" de Laurie Halse Anderson, et ma réflexion est complètement personnelle, mais ce que j'ai lu de ta fiction me fait un peu penser à ce roman (et c'est un compliment). On est mis face à un espèce de malaise sur lequel on ne sait pas vraiment mettre de mot, mais qui est bien présent, diffus, et qui colore chaque mot, chaque scène, sans que tu aies besoin de dévoiler certaines choses, de les dire vraiment. On essaye de deviner ce qui se cache entre tes mots. Pfou. Je sais plus quoi dire. Juste, j'ai adoré. J'en veux encore, svp madame.

  • SheWolfArt

    29/10/2017

    Je n'ai pas grand chose de particulier à dire sur ce chapitre, mis à part ma rengaine habituelle sur le fait que c'est toujours un énorme plaisir de te lire ♥
    J'aime beaucoup que tes chapitres finissent de la même façon, la répétition de la dernière phrase. Ca rend tes chapitres encore plus poétiques je trouve, c'est très joli ^^

  • Les-contes-de-Krysten

    29/10/2017

    J'aime toujours autant ton texte et ce personnage torturé. Elle est enfermée dans ses souvenirs en permanence et on sent que ce n'est vraiment pas évident pour elle.
    J'aime bien les chapitres courts, ça se lit rapidement et tout seul. Ton écriture est fluide et agréable à lire, j'aime ;)

  • AboutSoho

    28/10/2017

    J'aime beaucoup :)❤

  • MaListe-DeLecture

    27/10/2017

    J'ai beaucoup aimé les comparaissons des feuilles d'automne avec les garçons. Combien de garçons avons nous trouvez beau et attirant ?
    Sur le dernier paragraphe je suis assez d'accord avec Cataleya ; il y aura toujours quelque chose qui nous manquera, que ce soit une personnes, un endroit, une odeur...

  • Far-Away-From-Home

    27/10/2017

    Le personnage est clairement enfermé dans le passé. Mais tout arrive très vite dans sa tête sans même que la personne ne s'en rende compte. Comme là, le simple fait de regarder dehors et d'apercevoir des feuilles la ramène à plein de souvenirs, qui eux l'amènent à d'autres souvenirs etc.
    Et elle ne trouve pas sa place. Elle se dit que peu importe où elle sera, quelque chose lui manquera.
    J'ai lu trop vite, j'ai déjà rattrapé tout mon retard... Je vais m'inscrire à ta newsletter ♥

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